Jeudi 19 octobre 2006
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11 et 12 octobre 2006
Tout s'est passé vite. J'ai pris contact avec un mec. Je ne sais plus qui m 'a refilé son contact. Un " social worker " comme y disent ici. Nous dirions un éduc. Il s'occupe d'enfants abandonnés, de gosses de rues. Comme tous les éducs . C'est un boulot d'avenir. Le filon des enfants largués est intarissable. Et voila que sur ces nouveaux clochards tombe une manne céleste : sponsors et subventions. Européens. Quelque fois américains. Un peu Said Baba. Comme si ces enfants perdus avaient soudain la faveur des dieux. Il y a 4 ou 5 homes à 50 kms de Katmandu. Vers Banuti. A la campagne. C'est là qu'il bosse. Je lui téléphone. Je dis comme toujours, comme chaque fois : un spectacle de magie, gratuit, oui, ou plusieurs si vous voulez, c'est le même prix c'est à dire gratuit. Oui, gratuit ca veut dire sans payer.....Y me dit : je viens te chercher demain à moto. Je dis oui. Le bizness, dès qu'on en évacue la question d'argent, ça devient nettement plus facile. Il me dit d'autres choses mais je ne comprends pas un traitre mot.
Le lendemain matin il arrive. Sur une mob. Sangay il s'appelle. Il parle 3 mots d'incompréhensible anglais. Il me faut un moment pour comprendre que c'est de l'anglais. Mon anglais semble lui faire le même effet J'ai tout mon matériel dans un petit sac à dos. La mobillette pétarade. On est parti. D'abord traversée de Katmandu. C'est une version violente des autos tamponeuses. Puis l'Arniko Highway, l'autoroute du Tibet. Qui est une infame route saturée de trous de poids lourds, de vaches...Puis on la quitte et on attaque les collines. Au troisieme virage c'est deja une Asie sans âge : les rizières, les bosquets de bambou, les femmes en sari dans les champs, les buffles, un mort sur le bûcher, les singes, les petites bagnoles indiennes ruinées et qui klaxonnent comme des agneaux qu'on egorge...
Et on arrive. Premier home. Une chouette maison traditionnelle en plein champs. Plantée au milieu de buissons de canabis. Deux mètres cinquante de haut, cinq mètres d'épaisseur. On peut jouer Tarzan dedans. On s'assied à leurs pieds. On prend le thé. Je hume le parfum du canabis, suave comme du Chanel 5. Au bout d'un moment qui a peut être été long, je ne suis pas sûr, je ne sais plus qui je suis. Ni ce que je fais là. Et où suis je au juste ?....Soudain je me souviens que le type face a moi c'est Sangay et qu'il essaie de me dire quelque chose que je ne comprends pas. Je lui demande de reprendre. Lui non plus n'a pas l'air de bien comprendre. Puis il a l'air decouragé. Peut être parle-t-il depuis des heures ? Mais il reprend. J'essaie de me concentrer. Seigneur que ces oiseaux se taisent, je suis envouté par leurs chants. Ce doit etre des sirènes ou des Gandharvas, les musiciens célestes. Je me prends la tête dans les mains et me concentre. Je finis par comprendre : il y a une cinquantaine d'enfants dans ce home. Ils vont à 4 écoles différentes. Aussi Sangay a proposé le spectacle aux 4 écoles. Comme ça tous les enfants du home l'auront vu. Et tous les enfants du village. Et tous les enfants de tous les villages aux alentours. Il est épatant ce Sangay. Un vrai social worker. Et combien d'élèves y a-t-il par école ? Entre 400 et 600...Ah, oui, quand même..Et quand y va-t-on ? Deux écoles aujourd'hui, deux demain...Ah bon, tant que ca ?...
Du reste il est temps de se rendre a la premiere école dit il. Donc on y va....
L'école. Une grande batisse de ciment nu. Interieur et exterieur. Petites classes humides et surpeuplées. Cour de terre rouge. Cinq cents enfants frénétiques dès que je pose un pied dans la poussière de l'école. On est reçu dans le local des profs. le thé, les biscuits de bienvenue et les instits, hommes et femmes. Eux je les ai rencontrés partout, au Vietnam, au Cambodge, au Laos, ici....Ces instits jeunes, émerveillés par ma présence alors que je n'ai encore rien fait. Toujours dans des écoles delabrées.
Comme il fait beau on va faire ça dehors. Les enfants dévallent les escaliers aux marches manquantes, se ruent dans la cour, soulèvent une poussiere d'enfer. Il y en a partout. Dans mes pieds, dans mon dos. Des enfants. De la poussière aussi. 500 enfants qui se bousculent et se piétinent, quelle ambiance. Ca va chauffer. Ca chauffe deja. J'ai le soleil droit sur la tête. Une heure entiere dans ce chaudron. Avec eux. Comme seul au monde. Incroyable. C'est comme un miracle qui se répète chaque fois. Je suis un peu en état second. Je me dis, ca y est, c'est fait. Toute ma vie était tendue vers ce moment. C'était la Grande Rencontre. Elle a eu lieu. C'est fait. Je vais glisser vers le nirvana sur un tobogan sans fin. Mais avant je prendrais bien une tasse de thé dis-je en m'épongant avec ma chemise trempée. Sangay me tapote amicalement l'épaule : "
"now second school " Et le thé ??? " after show. Later ". Thé et nirvana posposés. Foutus travailleurs sociaux. En route pour la seconde école. Même plan. Même scénario. Sans relâche. Sans répis. Sans merci. M'eut on fait un coup pareil en Europe, je m'eus drapé dans ma dignité. J'eusse fait un esclandre. Entoné le couplet de la dignité de l'artiste. Ici j'accepte tout. Il me semble que je peux faire ça sans fin. Ca ne me fatigue pas. Ca me fait vivre...." Combien sont ils dans cette ecole ? " 600. Et en effet les voilà. Toujours sous le soleil, toujours des enfants jusque dans les pieds, toujours des conditions impossibles. Et c'est tout simple. Et ça fonctionne du tonnerre. Et je suis touché par la grace...
Et puis il est 6 heures et c'est la nuit. Je me retrouve dans le seul hôtel du coin, chambre de 2 mètres sur 3 et un néon qui clignotte pour éclairage. Il fait doux. Il y a des arbres, des oiseaux, de l'encens, des dieux, des esprits, des moustiques, je flotte encore un peu et à part 2 ou 3 tasses éparses de thé je n'ai rien avalé. J'affronte donc la nuit et ce village inconnu. Je sors. Aussitôt je suis seul dans les rues d'un village médiéval. Tout, les rues, les maisons, les étables, les odeurs, les bottes de foin, le grain en tas devant les portes et au milieu des places...De loin en loin la sonnerie sacrilège d'un portable. Et puis la grand' rue. Presque tout est fermé. Juste une grande gargotte " the-samosas ". J'y vais. Des gamins dans la rue me crient " Djadhu, djadhu " et me suivent dans la gargotte. Là, la nouvelle fait sensation. Tous me regardent, posent des questions aux enfants qui expliquent avec force gestes. Des élèves d'une des écoles de l'après midi. Ceux qui semblent le plus ébahis sont les gosses qui travaillent ici. Eux ne vont pas à l'ecole. Ils seront les seuls à n'avoir pas vu le spectacle. Je ne sais plus si je me suis dis : Oh mon dieu, non...O Shiva, que ca s'arrête...Shiva méditait assis sur sa peau de bête quelque part dans l'Himalaya. Que pouvais je faire ????
J'ai donné un petit spectacle là, vite fait...
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